Alors que les droits de douane imposés par les États-Unis fragilisent certains secteurs stratégiques, le Canada et le Québec s’en tirent mieux que prévu. Mais les perspectives demeurent incertaines.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis ont repris de plus belle. L’instauration de nouveaux droits de douane sur l’acier, l’aluminium, les véhicules, le bois d’œuvre et plusieurs produits manufacturés a ravivé les inquiétudes quant à la dépendance du Canada à l’égard de son principal partenaire commercial. Pourtant, si les données récentes montrent un affaiblissement des exportations et un creusement du déficit commercial, elles révèlent aussi une certaine résilience, voire une capacité d’adaptation des entreprises canadiennes et québécoises.
Un déficit commercial en hausse
En août 2025, le déficit commercial canadien de marchandises s’est accentué pour la première fois depuis la mise en œuvre des droits de douane américains, passant de 3,82 milliards de dollars (G$) à 6,32 G$, selon une analyse de la Banque Nationale. C’est loin des prévisions des économistes qui s’établissaient à 5,6 G$.
Cette dégradation s’explique en grande partie par la chute des exportations réelles (-2,8 %) et la diminution marquée des ventes de produits métalliques, forestiers et agroalimentaires. L’or, l’argent et le palladium bruts ont connu une baisse de 11,8 %, tandis que les exportations de bois d’œuvre ont chuté de 25,4 %, pénalisées par la hausse des droits antidumping imposés par les États-Unis.
Certaines hausses ont toutefois contrebalancé ces reculs. Les exportations d’aéronefs, de biens de consommation et de produits énergétiques ont progressé, tout comme celles de l’aluminium, et ce, même si le produit est maintenant soumis à des droits de douane de 50 %. Les exportations sont en hausse de 48,3 % sur un mois, leur plus haut niveau depuis mai (elles sont tout de même inférieures de 10 % à leur moyenne sur 10 ans).
Devant le resserrement de l’accès au marché américain, l’industrie de l’aluminium québécoise a rapidement réorienté une partie de ses livraisons vers l’Europe. Depuis le début de l’année, les exportations vers les Pays-Bas ont bondi de 74,5 %, celles vers l’Italie ont doublé et celles vers la Pologne ont quadruplé, rapportait La Presse.
Ce redéploiement stratégique n’a toutefois pas suffi à compenser les pertes importantes : Rio Tinto évalue à 300 M$ US les impacts financiers des mesures américaines sur l’aluminium, tandis qu’Alcoa évoque une perte de 100 M$ US. Avant l’imposition des droits, les ventes mensuelles vers les États-Unis s’élevaient en moyenne à 1,1 G$; elles sont désormais tombées à 848 M$, une baisse de 24 %.
Chute des exportations québécoises
Selon l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), au deuxième trimestre de 2025, le commerce international du Québec a reculé de 0,3 % par rapport à l’année précédente. Derrière ce chiffre global, un déséquilibre marqué : les importations ont augmenté de 6,4 %, alors que les exportations ont plongé de 7,6 %, creusant le déficit commercial à 7,6 G$, soit une hausse de 142 % sur un an.
La chute des exportations vers les États-Unis a été particulièrement brutale : -14,5 % en valeur. Ces échanges, qui comptaient encore pour plus de 55 % des flux commerciaux québécois en début d’année, ne représentaient plus que 44,7 % au deuxième trimestre – leur plus bas niveau depuis 2010.
Les secteurs les plus touchés sont sans surprise ceux déjà visés par les surtaxes américaines. L’industrie de l’aluminium a souffert d’une baisse de 14,5 % de ses exportations, l’aéronautique a reculé de 21 %, et les exportations de bois d’œuvre ont chuté à un creux inégalé depuis mai 2015 (hors pandémie).
Au Québec, les exportations de métaux précieux et de produits chimiques ont également fortement décliné. En revanche, les exportations de moteurs d’aéronefs ont bondi de 68,4 %, majoritairement vers les États-Unis.
Un choc atténué par l’ACEUM et la diversification
Malgré ce contexte hostile, plusieurs facteurs ont permis d’amortir le choc. D’une part, environ 85 % des exportations canadiennes demeurent exemptées de droits de douane grâce à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Le Canada reste ainsi le deuxième pays avec le tarif moyen le plus faible pour accéder au marché américain, après le Mexique.
D’autre part, plusieurs entreprises ont rapidement réorienté leurs exportations vers d’autres marchés. Cette stratégie, amorcée depuis plusieurs années, commence à porter ses fruits. Alors que les États-Unis demeurent le principal partenaire commercial du Canada, leur part relative dans les exportations totales commence à reculer.
Selon Statistique Canada, dès mars 2025, les exportations vers les marchés autres que les États-Unis ont crû de 24,8 %, notamment grâce à des hausses marquées vers le Royaume-Uni (or sous forme brute), les Pays-Bas et Hong Kong (pétrole brut), ainsi que vers l’Allemagne pour divers produits.
Cette réorientation s’observe aussi à l’échelle sectorielle. Le secteur agroalimentaire canadien s’est doté d’un plan de 12 G$ visant à réduire de moitié la dépendance aux États-Unis dans les prochaines années. Même tendance du côté des produits énergétiques : à Terre-Neuve-et-Labrador, plus de la moitié des exportations pétrolières sont désormais destinées à l’Europe ou à l’Asie, contre moins de 10 % il y a vingt ans.
Par ailleurs, le Québec mise sur le secteur technologique et les services numériques, tirant profit des accords commerciaux internationaux et de la transformation numérique pour élargir ses débouchés. Au-delà de la réponse à une conjoncture défavorable, cette diversification contribue à renforcer la résilience globale de l’économie canadienne quant aux chocs commerciaux futurs.

Source : Statistique Canada
Au total, les exportations canadiennes se sont élevées à 60,5 G$ en août 2025, comparativement à 64,1 G$ à la même période en 2024, soit une baisse de 5,5 %. Malgré un léger recul (-3,4 %), la Chine est toujours le deuxième partenaire commercial du Canada, loin derrière les États-Unis.
Des impacts bien réels sur l’emploi et l’investissement
L’incertitude prolongée engendrée par la guerre tarifaire n’est pas sans conséquences sur le marché du travail. Selon Statistique Canada, le Canada a enregistré une perte nette de 107 000 emplois au cours de l’été. Bien qu’un rebond ait été observé en septembre avec la création de 60 000 postes, cela n’a pas suffi à faire baisser le taux de chômage, qui est demeuré à 7,1 % — son niveau le plus élevé en quatre ans. Depuis le début de l’année, le bilan demeure modeste : la création nette d’emplois s’élève à seulement 22 000, signe d’un marché du travail en perte de dynamisme.
Le Québec subit aussi les contrecoups. Selon la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), le secteur manufacturier québécois a perdu 15 000 emplois au premier semestre 2025. Le recul est encore plus marqué dans la construction (25 000 emplois) et le secteur primaire (4 000 emplois).
L’investissement dans l’industrie québécoise a aussi reculé de 318 M$, et les intentions d’embauche sont en baisse dans les entreprises exportatrices. « C’est l’incertitude qui fait le plus mal à nos entreprises et à nos régions », a résumé Véronique Proulx, présidente-directrice générale de la FCCQ. Au Québec, le taux de chômage a toutefois reculé à 5,7 % en septembre, comparativement à 6,0 % en août.
Des perspectives sous tension
Pour 2026, l’Organisation mondiale du commerce prévoit un fort ralentissement de la croissance des échanges mondiaux, révisant sa prévision à seulement 0,5 %, contre 1,8 % auparavant. La montée des tensions protectionnistes, notamment aux États-Unis, et l’absence de perspective de retour au libre-échange complet pèsent lourd.
Le ministre responsable du Commerce Canada-États-Unis, Dominic LeBlanc, a lui-même reconnu que « la relation avec les États-Unis a fondamentalement changé et elle ne reviendra pas comme par magie à ce qu’elle était il y a un an ou 25 ans ». Il mise désormais sur la diversification des marchés et sur l’abolition des barrières commerciales interprovinciales pour renforcer la résilience économique.
En juillet, le gouvernement fédéral a en effet annoncé la levée des dernières restrictions fédérales prévues dans l’Accord de libre-échange canadien (ALEC), marquant une étape importante vers un marché intérieur plus intégré, un engagement électoral du premier ministre Mark Carney.
Malgré les efforts déployés pour renforcer l’intégration économique canadienne, le commerce interprovincial demeure limité. Selon Statistique Canada, en 2023, seulement 41 % des entreprises ont acheté des biens ou services d’un fournisseur situé dans une autre province ou un autre territoire, et à peine 26,9 % ont réalisé des ventes interprovinciales.
Ce sont les entreprises du commerce de gros et de la fabrication qui participent le plus à ce type d’échanges, tant à l’achat qu’à la vente. Les écarts sont toutefois marqués selon les régions : les entreprises situées dans les territoires — notamment au Nunavut (77 %) — dépendent fortement des fournisseurs d’autres provinces, tandis que celles en Ontario (34,4 %) et au Québec (33,3 %) y ont recours beaucoup moins souvent.
Malgré la levée des barrières, de nombreuses entraves au commerce interprovincial persistent. Les règles et standards applicables aux biens et services varient encore considérablement d’une province à l’autre, que ce soit en matière d’étiquetage, de normes de sécurité, d’inspection alimentaire ou de transport. Ces divergences réglementaires compliquent la circulation des produits, augmentent les coûts de conformité pour les entreprises et limitent leur capacité à tirer pleinement profit du marché canadien. À cela s’ajoutent des obstacles logistiques, comme le manque d’infrastructures de transport efficaces reliant les différentes régions, qui freinent également le potentiel commercial entre les provinces.
L’abolition des barrières réglementaires constitue donc un pas dans la bonne direction, mais les experts s’entendent pour dire qu’elle devra être suivie d’efforts soutenus, tant au fédéral qu’au provincial, pour harmoniser les pratiques, moderniser les réseaux de transport et faire du marché intérieur une véritable zone de libre-échange.
Vous avez plus de questions? Nous y répondons.
Comment fonctionnent les tarifs douaniers américains (Canada USA) depuis Trump?
Les tarifs douaniers américains fonctionnent comme une taxe perçue directement par le gouvernement américain sur les marchandises importées. Contrairement aux affirmations du président américain, ce sont les importateurs américains – et non les pays exportateurs – qui paient ces droits au Trésor américain.
L’administration américaine calcule ces tarifs selon une méthode dite « réciproque », prenant en compte les barrières imposées aux produits américains ainsi que d’autres facteurs comme la manipulation monétaire ou les subventions. Les taux varient considérablement : un plancher de 10 % s’applique universellement depuis avril 2025, avec des surtaxes pouvant atteindre 54 % pour la Chine ou 20 % pour l’Union européenne.
Pour les marchandises canadiennes, la situation demeure complexe. Bien que Trump ait initialement menacé d’imposer 25 % sur tous les produits canadiens, l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) protège encore 38 % des exportations canadiennes, selon les autorités américaines.
Quels sont les tarifs canadiens sur les produits américains?
Le Canada a riposté aux tarifs américains en imposant des contre-mesures tarifaires de 25 % sur 155 milliards de dollars de produits importés des États-Unis. La première phase, entrée en vigueur le 4 février 2025, cible 30 milliards de dollars de marchandises américaines incluant le jus d’orange, le beurre d’arachide, les vins, spiritueux, bières, café, électroménagers et cosmétiques.
Une deuxième vague de contre-tarifs canadiens frappe depuis mars 2025 des produits supplémentaires d’une valeur de 125 milliards de dollars, notamment les outils, ordinateurs et équipements sportifs. Ces mesures s’appliquent uniquement aux produits américains d’origine, excluant les marchandises en transit à la date d’entrée en vigueur. Le gouvernement a également établi un processus de remise permettant aux entreprises canadiennes de demander un allègement exceptionnel de ces tarifs dans certaines circonstances.
Quels sont les tarifs douaniers américains sur le Canada?
Actuellement, les tarifs douaniers américains sur les produits canadiens varient selon un système complexe à deux niveaux. Un tarif de base de 10 % s’applique universellement à toutes les marchandises canadiennes depuis avril 2025, tandis qu’une surtaxe de 25 % frappe spécifiquement l’acier, l’aluminium et certains produits du bois d’œuvre.
L’énergie canadienne bénéficie d’un traitement préférentiel avec un taux réduit de 10 %, reconnaissant la dépendance énergétique américaine. Les armoires de cuisine et produits d’ameublement en bois subissent des droits majorés pouvant atteindre 35 %.
Toutefois, l’Accord Canada-États-Unis-Mexique protège encore 38 % des exportations canadiennes de ces droits additionnels. Cette exemption représente environ 180 milliards de dollars d’échanges commerciaux annuels préservés des négociations commerciales actuelles.
Qui paie les tarifs douaniers/droits de douane au Canada?
Au Canada, l’importateur assume la responsabilité du paiement des droits de douane à l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC). Cette règle s’applique autant aux entreprises qu’aux particuliers qui font entrer des marchandises sur le territoire canadien.
Lorsqu’une entreprise canadienne importe des produits américains visés par les contre-mesures tarifaires, elle doit acquitter les droits de 25 % sur la valeur de ces marchandises. L’ASFC calcule ces montants avant l’application des taxes comme la TPS et la TVH.
Les voyageurs qui rapportent des biens personnels des États-Unis peuvent également être assujettis à ces tarifs, particulièrement pour les produits d’acier et d’aluminium d’origine américaine. La charge de prouver que les marchandises ne proviennent pas des États-Unis incombe à la personne qui les importe.














