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Garder le cap sur l’ESG malgré les vents contraires

On annonce leur essoufflement, mais la réalité dit tout le contraire : les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) s’enracinent au cœur des stratégies d’affaires canadiennes.

Tandis que les débats politiques s’enflamment, les entreprises avancent, multipliant rapports, cibles climatiques et mécanismes de reddition de comptes. Poussée par les investisseurs et les nouvelles normes de divulgation, la durabilité n’est plus un choix, mais un passage obligé pour rester dans la course.

Un marché en transition

Selon la plus récente étude annuelle de Millani, une société québécoise de conseil en investissement responsable et développement durable, 76 % des entreprises de l’indice composé S&P/TSX ont publié un rapport de durabilité, soit le taux le plus élevé depuis 2022. Ces résultats contrastent avec la perception d’un essoufflement alimentée par les politiques aux États-Unis ou par les ajustements réglementaires européens.

Même prudents, les émetteurs canadiens continuent d’élargir leur niveau de divulgation, encouragés par la demande croissante des investisseurs institutionnels, qui exigent des données plus fiables, comparables et auditables.

Malgré la volatilité du contexte international, les entreprises canadiennes poursuivent leurs démarches ESG. L’étude de Millani révèle que 72 % des organisations ont conservé leurs cibles climatiques, et que 12 % les ont même renforcées. Seules 16 % les ont revues à la baisse. Au Québec, la mobilisation reste tout aussi forte : selon Investissement Québec, 75 % des PME estiment afficher une bonne ou excellente performance en matière de responsabilité sociale.

Qu’est-ce que l’ESG?

Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance constituent un cadre d’évaluation de la performance des entreprises au-delà des seuls indicateurs financiers.

  • Le volet environnemental englobe la gestion des émissions de gaz à effet de serre, l’efficacité énergétique et la protection de la biodiversité.
  • L’aspect social couvre le bien-être des employés, l’équité, la diversité et les relations communautaires.
  • La gouvernance, quant à elle, touche à la transparence, à l’éthique, à la composition des conseils d’administration et à la gestion des risques.

L’ESG, une stratégie gagnante

Pourquoi les entreprises persistent-elles dans cette voie malgré les défis ? Parce que les bénéfices sont tangibles et s’inscrivent directement dans leur performance globale.

L’efficacité opérationnelle demeure l’un des premiers moteurs. Les organisations qui optimisent leur consommation d’énergie, de matières premières ou d’eau réduisent leurs coûts d’exploitation. L’écoconception, la réduction des déchets, la récupération de chaleur ou de matières résiduelles deviennent autant de leviers d’économies et de résilience.

La dimension sociale joue aussi un rôle déterminant. Selon le Guide ESG d’Investissement Québec, 52 % des Québécois resteraient plus longtemps chez un employeur engagé dans des pratiques responsables, un signal fort dans un contexte de rareté de main-d’œuvre. La culture interne, la santé psychologique, la diversité et l’inclusion sont désormais indissociables de l’attraction et de la rétention des talents.

L’accès au financement constitue un autre avantage majeur. Le financement durable progresse rapidement : institutions financières publiques et privées offrent des conditions plus avantageuses (taux réduits, moratoires, programmes spécialisés) aux entreprises qui démontrent une gouvernance robuste et des pratiques environnementales rigoureuses.

Enfin, les entreprises engagées en durabilité affichent une meilleure performance opérationnelle : gestion du risque plus fine, fidélité accrue des clients, image de marque renforcée et innovation adaptée aux nouveaux marchés des produits écoresponsables.

Des freins qui persistent

Si l’ESG progresse, plusieurs obstacles ralentissent son implantation, particulièrement dans les PME. Les coûts initiaux d’implémentation en découragent plus d’une. La mise en place de systèmes de suivi, la formation du personnel et l’obtention de certifications requièrent des investissements significatifs avant de générer des retours tangibles.

La complexité technique représente un autre défi majeur. Calculer les émissions de portée 3, soit les émissions indirectes qui se produisent tout au long de la chaîne de valeur d’une entreprise (comme les déchets générés ou les déplacements des employés), demande des ressources et une expertise que toutes les PME ne possèdent pas. Bien que 70 % des entreprises canadiennes divulguent maintenant ces données (contre 65 % l’an dernier), les résultats ne sont pas toujours adéquats.

L’évolution rapide des normes internationales, avec l’arrivée des standards IFRS S1 et S2, ainsi que les normes européennes, entraînent également des difficultés pour se conformer. S’ajoute le risque de l’écoblanchiment, notamment dans des secteurs très exposés comme l’agroalimentaire ou les mines. Avec l’entrée en vigueur en 2024 de nouvelles dispositions de la Loi sur la concurrence qui obligent dorénavant les entreprises à prouver la véracité de leurs allégations environnementales, elles craignent de faire des déclarations perçues comme insuffisamment étayées ou trop ambitieuses. Une peur qui conduit parfois à l’immobilisme.

Enfin, les PME doivent se conformer aux exigences croissantes des grands donneurs d’ordres, sans bénéficier du même accès aux ressources techniques ou financières. Cette asymétrie crée un écart grandissant entre les grandes organisations, qui avancent rapidement, et les plus petites, qui progressent plus lentement malgré leur volonté.

Pression des fournisseurs et des investisseurs

La tendance n’est pas nouvelle, mais elle s’intensifie. Dès 2023, la Banque de développement du Canada (BDC) constatait que la très grande majorité des grands donneurs d’ordres exigeaient déjà de leurs fournisseurs des divulgations liées à au moins un critère ESG, une proportion qui devait dépasser rapidement le cap des 90 %. Les trois quarts prévoyaient aussi durcir ces exigences au fil des années, un signal fort envoyé à l’ensemble des chaînes d’approvisionnement.

Cette dynamique est aujourd’hui nettement amplifiée par les investisseurs privés. Loin d’être freinés par les tensions politiques entourant les politiques ESG et DEI (diversité, équité, inclusion) dans certains États américains, les gestionnaires nord-américains adoptent plutôt la direction inverse : selon une étude récente d’Ocorian menée auprès de dirigeants de fonds, 45 % prévoient renforcer leurs engagements dans ces domaines d’ici 2028.

Le mouvement est également observable à l’échelle internationale. Le rapport Global State of Investor Climate Action, publié par The Investor Agenda, montre que les acteurs mondiaux du capital considèrent désormais l’ESG comme un pilier fondamental de la gestion du risque :

  • 75 % des investisseurs évaluent désormais les risques climatiques dans leur portefeuille;
  • 67 % réalisent des analyses de scénarios climatiques;
  • 51 % ont adopté une cible de carboneutralité pour 2050.

En somme, même dans un paysage politique fragmenté, l’ESG s’impose dans les chaînes d’approvisionnement comme dans les marchés financiers. Les entreprises qui souhaitent préserver leur compétitivité n’ont d’autre choix que de s’ajuster à cette pression croissante des partenaires d’affaires comme des investisseurs.

Actives, mais discrètes

Si les pressions règlementaires et financières poussent les entreprises à intensifier leurs pratiques de durabilité, un autre phénomène, plus discret mais tout aussi structurant, gagne du terrain : celui de l’écodiscrétion (ou greenhushing). Autrement dit, les organisations continuent de travailler sur leurs enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance, mais choisissent de moins en parler publiquement. Ce changement ne reflète pas un recul des pratiques, mais plutôt une adaptation au climat politique et juridique actuel.

Aux États-Unis, où l’ESG et les politiques DEI sont devenues des terrains de confrontation, plusieurs entreprises ont adopté un langage plus neutre ou ont réduit la place accordée au développement durable dans leurs communications publiques. Des analyses réalisées par SDG News montrent que les mentions ESG ont fortement diminué dans les communications externes, alors qu’elles demeurent très présentes dans les rapports financiers ou réglementaires. Près de 97 % des occurrences repérées apparaissent désormais dans des documents techniques plutôt que dans des communications marketing, signe que les entreprises préfèrent préserver la substance tout en évitant l’exposition inutile.

Au Canada, la réaction aux nouvelles règles anti-écoblanchiment contribue également à cette prudence. Comme le souligne l’Association du Barreau canadien, plusieurs organisations ont retiré de leur site web des déclarations climatiques ou des engagements jugés trop ambitieux, craignant que des allégations mal formulées entraînent des sanctions financières importantes. En effet, en vertu des changements à la Loi sur la concurrence, les entreprises doivent désormais prouver la véracité de leurs déclarations sous peine d’amendes pouvant atteindre 15 millions de dollars ou 3 % des revenus mondiaux.

Pour autant, rien n’indique un ralentissement des actions internes. Selon SDG News et l’étude 2025 de Millani, les entreprises canadiennes continuent de publier des rapports de durabilité et de structurer leurs plans de transition, mais elles privilégient un ton plus mesuré, retirant certaines cibles prospectives jugées trop risquées dans un contexte réglementaire en évolution. Il s’agit moins d’un abandon que d’un ajustement stratégique : les organisations font évoluer leur façon de communiquer afin de protéger leur réputation, réduire les risques juridiques et se concentrer sur des données vérifiables.

En somme, il s’agit davantage d’un recalibrage que d’un abandon : les organisations poursuivent la transition, mais optent pour une communication plus tactique, adaptée à un environnement où l’ESG est à la fois indispensable et de plus en plus scruté.

Divulgation : du volontaire à l’obligatoire

Si les entreprises choisissent de communiquer plus prudemment, elles n’ont toutefois plus la latitude de réduire leurs obligations de divulgation. C’est l’autre grande transformation du paysage ESG : après des années où le reporting ESG relevait surtout du volontariat, les nouvelles exigences nationales et internationales imposent désormais aux organisations des données plus précises, vérifiables et comparables que jamais.

Selon une analyse publiée en septembre 2025 par le Centre pour la durabilité et l’excellence (CSE), les entreprises canadiennes entrent dans une phase de conformité structurée où les règles du Conseil canadien des normes de durabilité (CSSB), jumelées aux attentes des investisseurs, redéfinissent leurs pratiques.

Or, une partie importante des organisations n’est pas encore entièrement préparée à ce changement. Plusieurs ne disposent pas des systèmes internes ou de la maturité de gouvernance nécessaires pour répondre aux nouvelles exigences, particulièrement celles liées à la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) européenne, qui impose une divulgation détaillée portant sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Le CSE souligne que nombreuses sont les entreprises qui abordent encore l’ESG comme un exercice de communication ou de conformité minimale. Pourtant, le reporting est devenu un outil stratégique incontournable. Lorsqu’il est intégré à la gouvernance, il permet de mieux anticiper les perturbations liées au climat, d’identifier des leviers de croissance, de renforcer la résilience organisationnelle et d’améliorer la qualité de la prise de décision.

Dans un environnement où les investisseurs réclament des données robustes et où les régulateurs exercent une surveillance accrue, la divulgation est désormais indissociable de la performance globale des entreprises.

Vous avez plus de questions? Nous y répondons.

Quelle est la différence entre l'ESG et la RSE? (définitions)

La RSE représente une démarche volontaire d’intégration des préoccupations sociales et environnementales dans les opérations d’une entreprise. Cette approche globale vise à créer un impact positif sur toutes les parties prenantes.

L’ESG constitue plutôt un cadre d’évaluation standardisé utilisé par les investisseurs pour mesurer la performance extra-financière d’une organisation. Ces critères environnementaux, sociaux et de gouvernance permettent d’analyser concrètement les pratiques durables.

Fondamentalement, la RSE relève d’une stratégie d’engagement interne, tandis que l’ESG fonctionne comme un outil externe de mesure et de comparaison. La première émane des valeurs de l’entreprise, le second répond aux exigences des marchés financiers et des régulateurs.

Pourquoi choisir l'ESG en finance?

Les facteurs ESG transforment radicalement la gestion des risques financiers. Cette approche permet d’identifier les vulnérabilités long terme que les analyses traditionnelles ne détectent pas.

Les investisseurs institutionnels canadiens l’ont compris : 75% d’entre eux maintiennent l’investissement responsable comme priorité stratégique. Les fonds d’investissement intégrant ces critères affichent une résilience supérieure lors des perturbations économiques.

L’accès au capital devient également plus favorable. Les organisations performantes sur ces dimensions obtiennent des conditions de financement avantageuses et attirent davantage d’investisseurs soucieux de leur avenir durable. Cette tendance s’accélère avec la mise en œuvre des nouvelles obligations de divulgation qui rendent la transparence incontournable.

Quand l'ESG est-il pertinent?

L’ESG devient indispensable lorsque votre entreprise cherche à attirer des investisseurs ou à accéder aux marchés financiers. Les fonds d’investissement examinent désormais systématiquement ces critères avant toute décision d’allocation de capital.

La pertinence s’impose également face aux pressions règlementaires croissantes. Les nouvelles obligations de divulgation touchent progressivement toutes les tailles d’organisations, rendant la conformité incontournable.

Votre chaîne d’approvisionnement constitue un autre déclencheur majeur. Lorsque vos grands clients exigent des données ESG de leurs fournisseurs, l’adoption devient une question de survie commerciale plutôt qu’un choix stratégique.

L’ESG s’avère particulièrement stratégique lors de périodes de transformation : fusion-acquisition, introduction en bourse ou expansion internationale. Ces moments charnières révèlent l’importance d’une gouvernance solide et d’une gestion des risques structurée pour rassurer toutes les parties prenantes.

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